LA PAGODE BAO QUOC

 

Par J.A. LABORDE

 

 

J

e convise les Amis du Vieux Huế à me suivre du côté d’une pagode généralement très peu visitée et qui est cependant assez intéressante. On la trouve tout près de Huế sur une petite hauter qui domine la gare.

On la désigne actuellement sous le nom de pagode Báo Quốc ( ), mais elle porta successivement les noms de Hàm Long, de Báo Quốc, de Thiên Thọ et enfin de noveau Báo Quốc. Au cours de cette étude, je dirai les raisons pour lesquelles elle a changé si souvent de nom.

Avant de pénétrer dans la pagode, voyons d’abord ce que disent d’elle les divers documents que j’ai pu consulter[1].

D’après la Géographie de Duy Tân[2], cette pagode porta à l’origine le nom de Hàm Long ( 龍,Gueule du dragon), du nom d’un puits réputé sis au pied de la colline où elle fut édifiée; elle fut fondée, à une date qu’on ne peut préciser, par le bonze Giác Phong, qui mourut un jour d’hiver de la 10è année de la période Vĩnh Thịnh, soit vers 1714. Elle a donc plus de cents ans d’existence.

En l’année Ðinh mão (1747), l’empereur Hiếu Võ[3] fit agrandir la pagode et lui donna solennellement son nom de Báo Quốc, en la dotant d’un beau panneau don’t il composa lui-même l’inscription; c’est le panneau à motifs et caractères d’or sur fond vert qu’on aperçoit à l’entrée du bâtiment principal.

Le bonze Huu Phỉ fut à ce moment-là chargé d’assurer le culte de la pagode jusqu’en l’année 1753, date à laquelle il regagna sa demeure dernière, un des stupa érigés tout à côté du temple.

Puis la pagode Báo Quốc connut de mauvais jours. En 1776, au moment de l’invassion de Tay Son, elle eut le malheur de servir d’arsenal aux rebelles et se vit honteusement retirer la confiance de l’empereur[4].

Ce n’est que beaucoup plus tard, en la 7è année du règne de Gia Long, soit en 1808, que la reine-mère Hiếu Khuõng Hoàng hậu s’int éressa à notre pagode et la fit restaurer; on y construisit le temple principal et de nombreux temples annexes, les galeries, le grand portail d’entrée; on la dota de statues bouddhiques et d’une cloche; un edit royal lui donna le nouveau nom de Thiên Thọ et bonze Ðạo Minh Phổ Tịnh y fut effecté. Dès lors, complètement réhabilitée, la pagode ne cessa pas de recevoir les faveurs impériales et les dons des riches habitants. En 1811, sur l’intervention de la reine-mère, 30 hectares de rizières et 10 hectares de terre sèche lui fuirent donnés pour assurer le culte; 22 hectares qui avaient été usurpés par les habitants lors de l’invassion des Tây Sõn, lui fuirent restitu és. D’autres dons en terrains, en argent et en objets de culte fuirent faits par des particuliers. Enfin le roi Minh Mạng, au cours d’une visite qu’il a fit, décida que la pagode reprendrait son ancien nom de Báo Quốc[5].

Au cours du règne de ce dernier roi, à l’occasion de son quarantenaire (1830), tous les bonzes du royaume se réunirent dans la pagode et y organisèrent des cérémonies expiatoires où les bonzes le plus vertueux reçurent des ‘Giới ðao’ et des ‘Ðộ ðiệp’ (rasoirs d’honneur et bulles d’investiture).

Depuis, aussi bien les rois Thiệu Trị, Tự Ðức et Ðồng Khánh que toutes les reines-mères ne cessèrent de s’intéresser à la célèbre pagode. Du temps de Thành Thái, de grandes cérémonies, du genre de celles faites sous Tự Ðức, furent organisées, et l’on vit grande affluence de bonzes venus de partout pour entendre les prédications des plus vertueux religieux que le concile venait d’élever aux hautes dignités bouddhiques; le plus vénérable d’entre ces vertueux était alors le bonze chef Diệu Giác, Supérieur de la pagode Báo Quốc; il s’éteignit l’année suivante (7 février 1895), à l’âge de 90 ans, après avoir, dit-on, réunit ses disciples autour de lui, leur avoir donné de principaux conseils et s’être, devant eux, ‘transformé’.

Empressons-nous de dire que le mot ‘transformé’ n’est ici que l’expression consacrée pour désigner la mort d’un vénérable, lequel en tant que disciple du Bouddha, ne meurt pas mais change simplement de vie.

Le défunt fut remplacé successivement par les bonzes Tâm Quảng et Tâm Truyền, dit Tuệ Vân, puis enfin par celui qui préside à l’heure actuelle à l’entretien du bon renom de la pagode, le Trú trì Tâm Khoan.

Telle est la monographie sommaire de la pagode Báo Quốc. Ce modeste exposé, qui permettra au visiteur de l’aborder avec quelques connaissances sur son origine, lui permettra de mieux comprendre les quelques autres détails que j’en vais donner.

La pagode est perchée sur le plateau qui couronne le mamelon de Hàm Long, sis, je l’ai dit, derrière la gare, à troite de l’avenue conduissant à l’Esplanade des Sacrifices; elle dépend du village de Phú xuân, Hýõng trà, province de Thừa Thiên. On y accède d’abord par une quinzaine de marches grossièrement faites de moellons, puis par une plateforme en terre battue de cinq metres de large, surmontée encore par neuf ou dix marches, au haut desquelles on franchit la porte monumentale à trois ouvertures dite Tam quan. Cette porte, d’abord édifiée en 1808, puis reconstruite en 1873, mérite qu’on s’arrête pour la regarder, elle porte des inscriptions en caractères faits de débris de porcelaine bleue, où le temps a déjà porté ses ravages; c’est à peine si l’on peut en déchiffrer le sens, et le fin lettré qui m’accompagne doit hésiter plusieurs points. Voici les traductions qu’il a été possible de faire:

 

 

 

 

 

 

 

 

Plan schématique des inscriptions de la porte monumentale (les numéros sont les mêmes pour les 2 faces ext. et int.)

 

Face extérieure:

1: Paysage

2,2,2: caractères sanskrits

3: Par ordonnance royale, appelée: Pagode Báo Quốc

4: Que le règne de l’Empereur soit longtemps florissant (en caractères carrés)

5: Que la base du territoire royal soit solide (en caractères carrés)

6: Réparé en l’année Quý dậu, sous le règne de Tự Ðức (1873)

7: Une stèle portera les caractères Báo Quốc, et ainsi se perpétueront plus de cent ans les mérites et les vertus (de l’Empereur)

8: La fondation de cette pagode sur la colline Ham Long attirera des dis côtés les objets précieux

9: Cette belle construction est sise au village de Phú xuân, en un endroit favorisé par les signes Dần et Thân

Face intérieure:

1: Paysage

2,2,2: caractères sanskrits

3: Pagode Thiên Thọ, à Hàm Long

4: Le roue de la Loi tourne toujours (en caractères carrés)

5: Le soleil du Bouddha augmente la clarté (en caractères carrés)

6: La porte de la pagode sans aucun empêchement, protège tous les êtres

7: Comme le soleil éclaire le royaume des métamorphoses, la pourpre des décors augmente la beauté de cette nouvelle fondation

8: Le ciel protège le Bol d’or (le royaume)… ce monument renommé offre un bel aspect

9: Un homme simple a des chances, en entrant dans la pagode, de devenir un homme intelligent

Après avoir franchi le Tam quan, on se trouve dans un champs découvert où l’on aperçoit, dans le fond, le corp municipal de la pagode don’t l’aspect extérieur n’offre rien de particulier. Nous y reviendrons plus loin.

Sur la droite, les yeux sont immédiatement retenus par des monuments funéraires de forme spéciale où nous reconnaisons les stupa bouddhiques, dernière demeure des bonzes de marque; il y a là un véritable cimetière de bonzes.

Dix-neuf stupa sont érigés à la mémoire des ‘Hoà thýợng' (bonze-chef du 1er degré) et des ‘Trú trì’ (bonze-chef du 2è degré) qui se sont succédés dans la pagode. Ces monuments ont la forme d’une cône octogonale surmonté de plusieurs chapiteaux superposés, au haut desquels émerge le bouton de nénuphar, attribut du Bouddhisme. Construits en maçonnerie, ils ont une hauteur qui varie entre 2 mètres et 5 mètres; ils sont entourés, à une mètre environ, d’un mur très bas, avec ouverture sur le devant. Sur la face Est de chaque tombe se voient des inscriptions donnant les noms et qualité de l’occupant.

Plan schématique des tombes à la pagode Báo Quốc

 

 

 

 

 

 


 

                                                                                   

 

 

 

 

 

 

 

 

Tombe No 1: (consulter le plan): tombeau du HT Tế Nhân dit Lýu Quang, nom posthume Viên Giác, de la 36è génération de Lâm Tế.

Tombe No 2: Le HT Thái Chí, dit Quảng Thông, de la 37è génération de Lâm Tế.

Tombe No 3: Inscriptions effacées

Tombe No 4: Erigée par ses disciples, en un jour faste du 2è mois de la 31è année de Tự Ðức (mars 1878), au bonze Hải Khang Diên Miên, Trú trì de la pagode Linh Hựu, de la  40è génération de Lâm Tế.

Tombe No 5: Bonze Thanh Tịnh, dit Ấn Lạc, dit Tâm Tuệ, nommé Tru tri de la pagode Từ Ân par ordonnance royale.

Tombe No 6: Bonze Hoang Phap Lu, surnommé Hai Trýờng, de la pagode Diệu Ðế, érigée le 3è mois de l’année Quý sửu (avril 1853), 6è année de Tự Ðức, par les habitants du village de Trúc Khê, province de Quảng Trị.

Ces six tombes sont de petites dimensions; elles ont en moyenne 2 mètres de haut sur une base octogonal de 0m,45 de côté. Elles ont toutes trois chapiteaux.

Tombe No 7: Elle est bien plus haute et est d’aspect imposant, mesure 4m70 de hauteur et a 6 chapiteaux. Elle contient les restes du HT Bùi Công, dit Viên Giác, qui s’occupa de restaurer la pagode de Báo Quốc. La tombe fut construite par les bonzes et ses disciples en la 14è année de Cảnh hýng (1753).

Tombe No 8: C’est le plus vieux stūpa; il a été construit il y a plus de 200 ans, en 1714, à la mémoire du fondateur de la pagode. Les inscriptions y figurent disent “Erigée par les disciples respectueux du Révérend Giác… du degré de Ty-kieu… le 22è jour du 12è mois de la 10è année de Vĩnh Thịnh (27.1.1715)”. Il a 3m30 de hauteur.

Tombe No 9, 10, 11, 12, 13: Groupes de cinq monuments, dans une même enceinte; ce sont les restes mortels de cinq bonzes, autrefois enterrés ailleurs, et qu’on a du déplacer, par suite de la construction d’une route à travers le cimetière où ils reposaient primitivement. Cette translation s’est opérée en la 9è année de Thanh Thai (1897). Le monument du milieu a 4m10 de haut et 4 chapiteaux; les quatres autres sont plus petits.

Tombe No 14: de grandes dimensions, ce stūpa mesure 5 mètres de haut, chaque côt é de base octogonale mesure 1 mètre. Il a aspect du neuf et on constate qu’il est encore l’objet de soins particuliers. C’est là que repose en effet le dernier Trú trì décédé, le prédecesseur du supérieur actuel. Ce mausolée a 4 étages de chapiteaux, don’t chaque face est décorée de caractères bouddhiques bleus se détachant sur un fond jaune; les soubassements sont inscrustés de porcelaine bleue. On lit sur la pierre tombale: “Fait le 2è mois de l’ année Mau than, 2è année de Duy Tan (1908) par les disciples respectueux du bonze Pham Minh, dit Tue Van, dit Tam Truyen, de la 41è génération de Lam Te, Tru tri de la pagode Bao Quoc et Tang cang de la pagode Dieu De. C’est ici que l’intelligence revient et se cache; c’est ici que l’intelligence est.”

Tombe No 15: On y lit: “Le bonze du nom, en haut: caractère Trí, en bas: caractère Hải[6], surnommé Han Chat, de la principale génération de Lam Te; fait le 8è jour, 8è mois, 27è année de Canh Hung (11 sept. 1766) par ses respectueux disciples Dao Tuc et autres.

Tombe No 16: Inscriptions détériorées et illisibles. Tombe de petites dimensions.

Tombe No 17: Ici repose une bonzesse Nguyen Thi Hai, du nom bouddhique Thanh Gian, dite Hoa Gia, du degré Sa-nhi. La tombe fut construite en la 8è année de Thanh Thai (1896). Elle mesure 2m,80. À côté, de la même enceinte, se trouve un petit tertre en maçonnerie de forme ovale sous lequel est enterrée la mère de cette bonzesse.

Tombe No 18: 2m,90 de haut. Inscription: “Tru tri de la pagode Bao Quoc, du nom des, en haut: caractère Thanh, en bas, caractère Gian, surnommé Tam Quang, de la 41è génération de Lâm Tế, fait le jour anniversaire de sa mort, le 30è du 1er mois, 8è année de Thanh Thai (13 mars 1896), par ses respectueux élèves.”

Tombe No 19: De taille imposante, 4m,50 de haut, six chapiteaux, elle a été construite sous Tu Duc (sans indication d’année), à la mémoire du Hoa thuong Quan Huy.

Revenons à la pagode.

Devant le bâtiment principal se trouve une terrasse bordée d’un petit mur ouvragé au milieu duquel s’élève, un peu en retrait, un ecran de form assez élégante surmonté du traditionnel bouton de lotus, et orné de trois grands caractères gothiques Phuc, Tho, Loc (Félicité, Longue vie, Richesse); le caractère du milieu se détache à jour dans la maçonnerie, les deux autres y sont incrustés en porcelaine bleue.

J’ai dit que l’aspect extérieur de la pagode n’offrait rien de particulier; j’ajouterai qu’il n’offre non plus rien de coquet. Les quatre colonnes qui supportent la vérandah extérieure sont couvertes de sentences parallèlles qui, sous le texte imagé don’t je donne ci-dessous traduction décrivent le paysage d’alentour.

            ‘Les eaux du Nord-Ouest s’ écoule vers la rivière parfumée pour s’y purifier’

            ‘Les eaux du Sud-Ouest, qui coulent sinueusement près de la rivière Nông, augmente la beauté de paysage’

            ‘La colline du Nord exact fait pendant à la colline Ham Long et toutes deux sont semblables en hauteur’

            ‘La chaine des collines sises au Nord axact regarde la colline de l’Ecran du Roi, et enjolive le site’

            ‘La fleur du flamboyant est en harmonie avec le rivage, et les nuages qui passent au-dessus de la pagode Bao Quoc pénètrent le coeur des bonzes’

            ‘Les souillures et poussières ne sauraient (ici) rien gâter, et la lune, en éclairant la pagode Ham Long, entr’ ouvre les régions bouddhiques’

            ‘Les yeux de bonzes, comme la lune, correspondent au coeur du Ciel’

            ‘Le son de la cloche élève le bruit des vagues vers les régions honorées’

            ‘Que des centaines et des milliers de cadeaux entourent le Bouddha Nhu Lai’

            ‘Que des centaines et des milliers de cadeaux admirent le Bouddha Tu Tai’

Dès le seuil du temple, nous nous rendons compte, du premier coup d’oeil, qu’il ne diffère pas des autres temples bouddhiques; ce sont les même statuettes, les même autels, disposés comme dans toutes les pagodes de quelque importance. On y revoit tout un aréopage de Bouddhas sur lesquels je me permettrai, plus loin, de rappeler quelques détails.

Sur le fronton qui domine la nef principale, est suspendu un beau panneau rectangulaire, à fond vert, rehaussé de bords à motifs rouge et or; on y lit, en caractères dorés, une inscription composée par Vo Vuong lui-même, en l’année 1747; les petits caractères en exergue et les reproductions de sceaux qui y figurent viennent nous l’affirmer.

1.      ‘Par ordonnance royale, appelée Pagode Bao Quoc’

2.      ‘Ecrit par le Roi Tu te Dao nhan[7]

3.      ‘Un jour faste du 2nd mois d’été de la 18è année de Canh Hung[8]

Dans le fond, à droite en entrant, sous la partie du toit qui forme encore vérandah intérieure, se trouve une cloche d’imposante grosseur. Les caractères qui y sont inscrits nous apprennent qu’elle fut fondue en douze jours, la 7è année de Gia Long (1808) sur l’ordre de la reine-mère, et qu’elle a 3 thuoc 5 tac de hauteur, 2 thuoc 8 phan de diamètre à la base, et qu’elle pèse 826 can. Elle est accrochée à une poutre de la charpentre, et, á côté d’elle, prend, ingénieusement suspendu par un trapéze de corde, le maillet qui la fait résonner. En outre des inscriptions rappelant le souvenir de sa marraine, la reine-mère, énonçant les préceptes de morale bouddhique ou émettant des souhaits, d’autres motifs encore viennent orner sa forme élégante de cloche sacrée. En haut, en grands caractères carrés, le nom des quatre saisons; en bas, tout autour de ses bords, les traits cabalistiques du Bat quai.

Le Bat quai, pour les rares lecteurs qui l’ignorent, est une figure symbolique qui, d’après la conception des philosophes orientaux, représente, par des combinaisons compliquées des traits, le principe mâle et le principe femâle de la matière. Cette figure, ou du moins, les huit figurent résultant des diverses combinaisons, ne servent aujourd’hui qu’au vulgaire sorcier pour conjurer le sort; aussi ne faut-il pas s’étonner de voir le Bat quai si fréquemment  reproduit dans les pagodes et dans les maisons particulières des indigènes, chez qui la suppersition tient, on le sait, une grande place.

La même vérandah abrite une pièce de bois, souche desséchée, racine ou loupe, de forme bizarre, don’t l’aspect général peut être comparé au squelette aplati d’un tronc humain; c’est d’ailleurs en raison de cette pièce a été placée dans la pagode, où elle est l’objet d’un culte. La croyance locale prétend qu’un habitant possédait cette pièce et n’y attachait pas grande importance, lorsqu’il fit un rêve où il reçut le conseil de la porter à la plus proche pagode, sous peine des plus grands malheurs pour lui. Il s’empressa d’obéir. Ceci se passait il y a 35 ans, paraît-il, et, depuis, la pagode n’a pas cessé de brûler de l’encens en l’honneur de ce débris d’arbre de forme quasi-humaine.

Au milieu du temple est installé le grand autel, disposé en gradins, où les nombreux représentants du culte bouddhique siègent, sans honte, à côté des représentants du culte taoïque[9].

En haut, dominant tout, le trio originel des Bouddhas de l’Inde, aux cheveux bouclés; les trois même divinités, en format plus réduit, siègent un degré plus bas. On apperçoit à côté d’elles la statuette dorée du Bouddha enfant (Thich ca), en la pose hiératique qui lui est propre, deux doigts de la main gauche dirigés vers le ciel, deux doigts de la main droite dirigés vers la terre. Sur ce même gradin du haut on a placé, un peu partout entre les autres, les divinités de petites dimensions, en marbre de Quang nam, en terre cuite ou en bronze; on y voit le joyeux Bouddha Dilac, don’t la grosse panse et le large sourire rappellent au croyant qu’il cache sous son manteau une outre où il enfouit les soucis humains; on y voit Quan Am, la déesse charitable, qui sait consoler les mortels, et Dia Tang, le protecteur des âmes des trépasées; il y a aussi Thi Kinh, la protectrice des enfants, et encore d’autres idoles moins connus.

Le deuxième gradin, celui du milieu, donne place à Ngoc Hoang, roi du ciel taoïque, coiffé de la tiare carrée; il est entouré de ses fidèles collaborateurs: Ho phap, chargé d’ éloigner les mauvais esprits; Ho phat qui secourt les âmes délaissées; Bac dau et Nam tao l’Etoile du Nord et l’Etoile du Sud. Deux tablettes en papier invitent les génies à prendre place dans la pagode; on voir figurer, sur l’une, les noms connus de Tho cong, génie du sol, de Ong tao, génie de la cuisine, de Thanh hoang, gardien du village, de Than nong, génie de l’agriculture, de Tinh tuyen Long vuong, génie des puits et des sources; l’autre tablette s’adresse aux génies des Etoiles.

En bas, sur le gradin de 1er plan, figure, à la place d’honneur, une tablette de bois plaqué rouge, recouverte de soie jaune, dédiée au roi régnant. Autour, plusieurs aquarelles encadrées représentent la déesse Quan Am, consolatrice des vivants ou le Bouddha Dia Tang, soutien des trépassés; ces quarelles sont enlevées de temps à autre et transportées là où les fidèles appellent les bonzes pour officier à quelque cérémonie rituelle; lorsqu’il s’agit d’assister un malade, c’est effigie de Quan Am que le bonze emporte; lorsqu’il s’agit de veiller un mort, c’est celle de Dia Tang. Toujours sur le même autel, remarquons le grand bol vieux bleu qui reçoit les baguettes d’encens; il parait digne de retenir l’attention des connaisseurs, les quatre grandes caractères bouddhiques A DI DA PHAT[10]; et les quatre bonzes en prière qui le décorent prouvent que ce vase a été fait spécialement pour l’usage des pagodes; la couleur du bleu, la forme des caractères, les bonzes auréolés, semblent dire qu’on est là en présence d’une pièce assez ancienne.

Remarquons aussi le Mo (crécelle) sonore, en bois de jacquier, figurant deux têtes grimaçantes de serpents dragons; avec le gong de cuivre placé à côté, il scande les invocations des bonzes au moment de la prière.

Dans la même salle que les autels que nous venons de décrire, se trouvent, dressés et à gauche contre les murs, des petits autels annexes:

1.      Les 18 Arhat, 9 à droite, 9 à gauche; ce sont les dix-huit apôtres du Bouddha; ils sont présentés chacun en la pose qui lui est propre.

2.      Les Thap vuong, 5 de chaque côté, souverains des enfers qui jugent et chatient selon les mérites ou les fautes de chacun; ils sont présentés en statuettes dorées, en costume de madarin, les yeux fixés sur la tablette-insigne qu’ils tiennent à la main.

3.      La Thien Mau, divinité féminine très vénérée dans la région de Hue[11]. Ici un petit tabernacle spécial enferme son effigie, en bois.

4.      Le fameux Quan Cong, héros de l’histoire chinoise, divinisé après sa mort; il est représenté avec une bonne figure encadrée d’une barbe noire qu’il caresse des doigts; à droite est son fils Quan Bing, à gauche son fidèle Chau Thuong. Le portrait de Quan Cong (appelé aussi Quan De, Quan Thanh), dessiné par un nommé Le Trat Duong, est déposé sur l’autel; c’est une lithogravure comme on en trouve beaucoup en Chine chez les marchands d’images religieuses. Ces images, comme d’ailleurs, toutes celles qui, déjà une première fois, ont été l’objet d’une culte quelconque, ne doivent jamais être détruites; si pour quelque raison, le culte qui leur est voué vient à cesser, elles doivent être dévotement déposées dans une pagode où elles sont conservées.

5.      Sous vitrine, une déesse à 18 bras qu’on appelle Ba Chuan De. Pourquoi a-t-elle autant de bras? On pourrait croire que nous sommes en présence de Ba Thien Thu, la déesse aux 1000 mains, rencontrée au Tonkin, ainsi appelée en raison de sa puissance qui lui permet d’atteindre partout et de pouvoir en conséquence exaucer toutes prières; cependant, les bonzes que j’interroge ne me donne pas cette explication. Les dix-huit La han, disent-ils, voulaient se présenter fraichement rasés dans le Nirvana bouddhique, où chacun, dans un pieux empressement, voulait entrer le premier; pour ne pas faire de jaloux, et permettre aux dix-huit fervents apôtres d’y pénétrer tous en même temps, Ba Chuan De n’hésita pas à se créer dix-huit mains, don’t elle se servit pour les raser tous à la fois. Chuan De n’est pas, m’explique-t-on, une divinité féminine; ce n’est qu’un Bouddha qui, souvent, prendre forme de femme.

Les nombreuses oriflammes taillées en lanières bariolées, pendues au platfond, sont des bannières bouddhiques; elles portent chacune le nom d’un Bouddha et sortent avec les bonzes chaque fois que ces derniers ont été mandés par un fidèle pour une cérémonie rituelle.

Derrière la salle principale que nous venons de parcourir, nous trouvons les autels dédiés, d’une part au culte des bonzes chefs et, d’autre part, à celui de la reine Hieu Khuong hoang hau, mère de l’empereur Gia Long, laquelle nous l’avons vu, fut la grande bienfaitrice de la pagode.

Les autels consacrés aux bonzes chefs supportent les Bai vi, tablettes rouges sculptées de motifs d’or, où figurent les noms des Hoa thuong et des Tru tri les plus méritants don’t la pagode a eu à s’enorgueillir; on y voit le portrait très expressif de l’un d’eux, le Supérieur Tam Tuyen, dit Tue Van, prédécesseur immédiat du Supérieur actuel; ce portrait, très finement dessiné, est l’oeuvre de M. Huong Cao, artiste déjà connu des lecteurs du Bulletin.

Outre les cinq objets rituels, vases, brûle-parfums et chandeliers, on apperçoit suspendus sur les côtés de la table-autel, divers ustensiles qu’on devine être les attributs des bonzes.

1.      Un bâton, le Tich truong, au bout duquel douze anneaux sont enchevêtrés dans une monture en étain; ces douze anneaux sont le symbole des douze commandements sacrés qui dictent le conduite des bonzes; le Hoa thuong, lorsqu’il explique les livres bouddhiques, doit tenir le Tich truong d’une main, tandis que son autre main tient une marmite et la cuiller de bois indiquent que les bonzes ne doivent se servir que des choses très ordinaires.

2.      Accroché au Tich truong, on voit le Nhu y, pièce en étain de 0m60 de long environ, genre de sceptre rituel que tient le maitre-bonze pendant les cérémonies.

3.      Le Phu phat, sorte d’époussette en crins, qui a la signification allégorique d’écarter toutes les poussières susceptibles de souiller; on retrouve cette époussette dans les cortégès royaux, où elle a, très probablement, la même signification abstraite.

4.      Le chapelet Kim Cang, don’t le serviteur de Bouddha s’astreint à compter indefiniment les grains pour ne pas se laisser distraire par les choses d’ici-bas.

5.      Enfin, dans les étuis de soie, les brevets de la pagode et la liste nomminative des bonzes énumérés par générations depuis le fondateur de la secte, Thich ca mau ni lui-même.

L’autel qui spécialement honore la mémoire de la reine, mère de Gia Long, grâce à laquelle la pagode put, après des années de disgrâce, reprend sa place du premier rang, est surmonté d’un grand paneau où, à côté du nom de ‘Pagode Thien Tho’, qui lui fut alors donné, figure le sceau au chiffre de la reine bienfaitrice avec la date: ‘un mois d’été de l’année Mau thin, 7 è de la période Gia Long’ (1808). Un petit trône doré, flanqué de deux parasoles jaunes, indique que l’encens qui brûle sur l’autel s’adresse à une altesse royale.

Deux vastes chambres servent de dormir aux bonzes, et une autre, garnie de tables et de fauteuils, sert de salle de réception; sur la droite, se tiennent la réfectoire, la cuisine et les dépendances.

Dans la salle de l’école des élèves-bonzes, on a installé un petit autel, en faveur des fidèles qui sont décédés sans postérités; pendant trois années leurs tablettes individuelles y sont chacune l’objet d’un culte particulier, puis au bout de ce délai, elles sont brûlées, et le nom de chaque défunt est alors transcrits sur les tablettes collectives déposées dans une autre salle, où se rend un culte général; dans cette même salle sont inscrits les noms des simples bonzes décédés sans titres particuliers.

Actuelement, la bonzerie affectée à la pagode Bao Quoc se compose d’un Tru tri (bonze chef) et de dix bonzes et novices; j’ai donné au cours des lignes qui précèdent quelques aperçus sur la vie de ces religieux; ce serait se laisser entrainer trop loin que d’essayer d’en dire davantage.

Avant de terminer cette étude, je tiens à attirer l’attention sur quelques motifs de décorations que le crayon habile du sympathique artiste M. A. Durier a relevés, çà et là, en divers endroits de la pagode, pour le Bulletin; on les trouvera disséminés dans le présent texte.

Enfin, n’oublions pas, en quittant la pagode, de saluer en passant le ‘Puits prohibé’, Gieng Ham Long, puits de la gueule du dragon, qui a donné son nom de la colline au bas de laquelle il a été foré; ce puits cache dans son fond une pièrre à forme de gueule de dragon, d’où jaillissait, raconte-t-on, une eau fraîche et limpide; cette eau était si pure qu’elle était exclusivement réservée à l’usage du Roi; aujourd’hui, le puits est laissé à la disposition des habitants, et l’eau qu’on en retire n’a plus rien de la limpidité qui, autrefois, la fit tant estimer.

Ajoutons quelques lignes en mémoire de M. Tran Viet Tho, le mandarin auquel on doit un exposé historique de la pagode. Il fut de son vivant, Doc hoc, Directeur de l’Ecole provincale de Quang Tri. Il avait 59 ans lorsque, malgré les supplications des hauts mandarins, de ses élèves et de sa famille, il demanda sa mise à la retraite et enbrassa la vie monastique; sa ferveur religieuse fut telle, qu’après s’être soumis pendant plusiers années à un ascétisme des plus rigoureux, il annonça un beau jour à sa femme et à ses enfants qu’il appartenait désormais au Bouddha et qu’il était prêt à lui faire le sacrifice de son corps; il mit alors lui-même le feu à la petite paillote dans laquelle il s’était retiré, s’assit avec sérénité au milieu du brasier, attisa tranquilement le foyer, et, un livre bouddhique en main, il se laissa stoïquement dévorer, peu à peu, par les flammes.

Ceci n’est pas une légende; la fin mystique de M. Tran Viet Tho fut connue de tous; les hautes personnalités de Hue, en tête desquelles furent L.L.E.E. Les ministres Truong Quang Dan, Nguyen Thuat, Cao Xuan Duc et Hoang Cao khai, honorènent le mort de leur visite.

J. A. L.


 

[1] cette étude est surtout basée sur la notice manuscrite qui est conservée à la pagode.

[2] Ðại Nam nhất thống chí, livre 2, folio 43

[3] Nguyen Phuc Khoat, connu sous le nom de Vo Vuong, grand père de Gia Long, né 1714, mort 1765.

[4] lors de l’invassion des Tay Son, toutes les pagodes des environs de Huế furent détruites, sauf cette de Báo Quốc don’t se servirent les rebelles.

[5] le nom de Thien Tho étant à ce moment-là réservé au tombeau de Gia Long, il importait que la pagode ne le conservât pas.

[6] c’est une forme de respect qui oblige à détailler ainsi le nom; on n’ose pas dire Tri Hai d’une seule émission de voix. On retrouve cette forme de respect lorsqu’il s’agit de désigner le nom rituel d’un roi; le caractère qui le represente étant prohibé et ne devant pas être prononcé, on tourne la difficulté en décomposant le caractère X à gauche, caractère Y à droite, en laissant ainsi le soin au lecteur ou à l’auditeur de reconstruire mentalement le caractère qu’on n’a pu exprimer.

[7] Nom de religion de Vo Vuong, seigneur de Hue.

[8] Empereur de la dynastie des Le, qui régnait à Hanoi. Les Nguyen de Hue, bien qu’indépendants, prenaient quandmême, dans leurs actes officiels, le chiffre de règne de l’Empereur tonkinois.

[9] Le fond de la religion annamite n’est qu’un mélange de Bouddhisme, de Taoisme et de Confucianisme; aussi est-il fréquent de voir mélangés dans une même pagode, les attributs des 3 doctrines pourtant si différentes à l’origine.

[10] ou Di Da, ou Amitâbha Bouddha.

[11] Cette déesse, La Mère célestre, est une divinité taoïste.